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Rémy était une perle il me secondait sur tous les fronts, il avait su, en très peu de temps se rendre indispensable, il commençait tôt le matin, partait tard le soir. Il m'avait rapidement donné de mauvaises habitudes, j'arrivais plus tard dans la matinée, sauf rendez-vous particulier. Un matin, en arrivant, il me dit :
- M. Eric voudrait vous rencontrer...
- C'est nouveau ! Il prend rendez-vous maintenant ? Que veut-il ?
- Il ne m'a rien dit, il m'a demandé de le rappeler dès que vous aurez fixé la date et l'heure..
- Bizarre... Dites lui de passer ce soir, vers dix-huit heures...
Abel était venu me chercher, on commençait l'assemblage, Il me voulait infaillible dans tous les domaines, mais il fallait des années ou un don exceptionnel pour réunir toutes les qualités nécessaires à cette opération aussi simple que délicate : il fallait du nez, de l'œil, un palais... L'assemblage, au domaine, était un grand jour. Si les vendanges étaient une période festive et joyeuse, l'assemblage s'habillait de sérieux, c'était même une véritable cérémonie et tout cela était encore bien mystérieux pour moi.
Joss, André et Abel présidaient aux opérations avec le maître de chai et l'œnologue, il y avait toujours quelques employés qui assistaient aux opérations. J'avais invité Rémy à me suivre. Abel me faisait goûter les échantillons tirés des différentes cuves, mais mon palais n'était pas éduqué, le vin était trop vert, j'étais incapable d'aller au-delà des premières sensations qu'il éveillait au contact de ma bouche. Cracher, je n'avais qu'une idée me débarrasser de ce liquide qui ne ressemblait à rien qui ne m'évoquait rien. Rémy me regardait avec attention, je paraissais l'amuser. L'assemblage était une corvée, un calvaire presque, je devais faire tout un tas de grimaces, car les sourires de Rémy semblaient gagner tout le monde. Je savais pourtant que cette cérémonie, comme j'appelais pompeusement, l'opération, marquait notre vin et qu'il serait alors à nul autre pareil. Il y avait des spécialistes dans l'assemblée, c'était leur affaire, leur domaine, eux ils savaient... Je ne comprenais pas la volonté d'Abel de me montrer toutes les opérations de vinification.
Lorsque je regagnais le bureau avec mon génial secrétaire, Eric attendait déjà au salon. Il avait l'air préoccupé, grave, lui l'insouciant, le noceur, il avait tout l'air d'un homme sérieux. Je m'asseyais en face de lui dans le vieux fauteuil que j'affectionnais tout particulièrement.
- Je voudrais te parler entre quatre yeux..
- Je t'écoute...
- Pas ici, pas dans le salon...
- Dans mon bureau ?
- Oui
- C'est si grave que cela ?
Il ne me disait rien, je le sentais mal à l'aise, alors, je me levais et me pliais à ses désirs.
- Allez, viens !
Il me suivant silencieux, presque penaud. Après avoir soigneusement refermé la porte derrière lui, il s’est assis dans le grand fauteuil, face au bureau. C'était un rendez-vous curieux, une discussion délicate qui s'annonçait peut-être, j'étais intriguée...
- Tu en fais des cachotteries, alors je t'écoute…
- Je vais partir, on m'a proposé un poste intéressant à Madrid, j'ai accepté... Tu sais le domaine je m'en moque, tu as du le remarquer... Veux-tu acheter mes parts ?
J'étais abasourdie. Eric m'offrait le domaine, ou presque, sur un plateau, il me regardait intensément, presque angoissé, il attendait ma réponse. J'essayais de gagner un peu de temps pour réfléchir.
- tu es sûr de toi ?
- Oui... et puis tu sais bien que le domaine est le dernier de mes soucis, j'ai pensé que mes parts pouvaient t'intéresser...
- Tu as bien réfléchi ?
- Oui, je ne vois pas d'autres solutions...
Nous avons discuté un long moment, je lui expliquais qu'il devait d'abord demander à Abel de réunir le conseil d'administration au cours duquel on déciderait de convoquer la famille. Je lui assurais que je ferais tout mon possible pour reprendre ses parts.
Rémy était encore à son poste lorsqu'Eric quitta les Cailloux Verts, et ce dernier me glissa à l'oreille avant de se mettre au volant de sa belle voiture :
- Il est bien zélé ton secrétaire ! Il est tard et il travaille encore !
C'était vrai qu'il était tard, plus de vingt et une heure ! Je mettais Rémy dehors :
- Ce n'est plus une heure Rémy ! Rentrez chez vous.
- J'ai une petite chose à terminer et j'y vais...
- Non Eric, il n'y a rien qui presse, vous terminerez demain, je ne veux plus vous voir d'ici deux minutes...
C'était visiblement à contre cœur que Rémy lâchait son travail, qu'il passait son manteau et son écharpe.
- Bonsoir Madame, à Demain
- A demain Rémy.
J'allais saluer Abel avant de rentrer chez moi, je voulais lui parler de mon entretien avec Eric.
- Bonsoir ! J'ai vu Eric ce soir…
- Je sais, on en parlera demain, rentre toi aussi.
Le lendemain matin mon secrétaire était là avant moi, du café et des croissants attendaient sur la desserte de mon bureau.
- Bonjour Rémy, prenez rendez-vous pour moi avec le conseiller financier de ma banque, le plus rapidement possible...
- A quel sujet ?
- Privé.
- Bien madame, il y a du café si vous voulez.
- Merci Rémy c'est gentil.
Je mordais avec gourmandise un croissant croustillant encore tiède, je me régalais. J'allais retrouver Abel pour lui parler de la discussion de la veille. Il m'attendait au petit salon.
- Je trouve Rémy bien attentif.. Aux petits soins me dit-il avant même que je lui dise bonjour. Il n'a d'yeux que pour toi !
- Ha ! Je n'ai rien remarqué, tu te fais des idées, mais c'est un très bon secrétaire, je n'ai presque plus rien à faire !
-On te fait les yeux doux et tu ne vois rien ? !
J'ignorai l'allusion, je n'avais qu'une idée en tête, les parts d'Eric, la discussion de la veille au soir...
- Je voudrai te parler d'Eric, il est venu me proposer ses parts du domaine…
- Je m'en doutais... Il m'avait vaguement parlé de cette éventualité
- Il a un poste à Madrid et le domaine ne l'intéresse pas...
- Achète me dit Abel... Achète sans hésitation, ça vaut le coup…
- Oui, mais toi ? Cela ne t'intéresse pas ?
- La vigne m'intéresse, la gestion du domaine non, je ne veux pas me faire de soucis et je suis bien avec les ouvriers. Et puis je suis vieux... J'ai passé l'âge de me marier…
- Ne dis pas de bêtise voyons !
- Mais si ! Il faut être réaliste... Achète...
Je quittais Abel avec l'assurance qu'il m'aiderait. Les parts d'Eric me donneraient la majorité au conseil et me mettraient à l'abri. On ne pourrait plus m'écarter. C'était une aubaine, une chance que je ne devais pas laisser passer. Abel avait raison. Rémy avait contacté mon conseiller financier à Bordeaux, j'avais un rendez-vous l'après-midi même. Je ne voulais pas me défaire de la totalité de mes liquidités, je devais emprunter.
- Mademoiselle de Tarnesac, entrez.
L'agent bancaire était un jeune homme sympathique au sourire commercial presque agaçant, m'appelant Mademoiselle de Tarnesac par-ci, Mademoiselle de Tarnessac par-là, ce qui avait le don de m'énerver. Pour lui il n'y avait aucun problème, notre domaine était sain, et malgré quelques mauvaises années, nous avions une bonne marge de bénéfices. J'ai rempli une demande de prêt, la réponse définitive de la banque me parviendrait avant la réunion du conseil. Tout se déroulait à merveille.
Le jour tant attendu du conseil était arrivé, Abel avait exposé en quelques mots la situation. J'attendais avec anxiété la réaction de Joss, bien souvent il donnait le ton de la discussion, mais l'information tombait à plat, pas de réaction. Abel commença alors un tour de table, chacun se souvenait du coup d'éclat de Jean. Je proposais d'acheter les parts d'Eric sans rappeler que j’avais fait de même pour celles de Jean, sans évoquer que de cette façon, je devenais majoritaire.
- Pourquoi pas avait dit Joss ! Tu t'en sors bien, je ne pense pas que le domaine soit en danger entre tes mains.
J'étais soulagée, je n'aurais pas à me battre. Le printemps s'annonçait bien, en juin je deviendrais la principale actionnaire, mais personne n'eut l'idée de m'élire à la présidence du conseil. Je me sentais libre, plus légère tout à coup, pourtant je savais qu'on exigerait plus de moi encore qu'auparavant, mais cela ne me faisait pas peur, Abel était là.
Un soir chaud d'avril, Abel était venu à mon bureau. Il s'était assis en face de moi :
- Tu sais, ton vin, il est pas mal... ! Il est même prometteur.
- Tu rigole ?
- Non, non ! Ton pari n’étais pas mauvais, bien au contraire...
Le compliment alla droit au cœur de la néophyte que j'étais.
- Il va falloir lui faire une étiquette... et une bonne campagne de promotion...
- Un peu prématuré je crois, lui dis-je...
- Tu peux croire en ta cuvée ! Tiens, donne lui ton nom...
- Tu plaisantes ?
- Pas du tout ! "Blanc givré, Tan de Tarnesac" ça sonne bien ! Tu devrais l'appeler comme ça.
- Il a raison lança Rémy qui s'était rapproché...
- Ne vous y mettez pas vous aussi ! Allez ! Ouste, dehors, laissez-moi travailler tous les deux !
Mais Abel avait insisté longuement, il était revenu au moins dix fois sur le sujet heureusement, Francine, en faisant tinter la cloche du midi, m'avait sauvée !
A suivre....
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