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Léa avait préparé un couscous de poisson, un régal, il n'y avait que la petite Héloïse, Bastien et Stéphane étaient partis avec des copains à la Pierre Saint
Martin, ils étaient grands, ils pouvaient se débrouiller seuls.
Nous avons déjeuné dehors, avec les oiseaux du jardin, nous étions au calme, seule venait jusqu'à nous la rumeur bruyante des touristes impatients et surchauffés, mélangés aux bordelais agacés. Luc m'avait préparé une surprise, vers trois heures nous avons pris place dans la vieille pinasse de ses parents qu'il avait amoureusement retapée. Une benaize nous attendait Léa et moi. Nous allions sur les parques comme dans mon enfance, en pinasse au nez pointu et relevé, à la cabine basse, au moteur pétaradant. Luc avait respecté la tradition des couleurs, la coque bleu-sombre, l'intérieur et le toit de la cabine lavande, le reste blanc. c'était l'Isabelle, elle fendait l'eau en douceur et nous étions bercés par les vaguelettes. Luc était debout, maintenant entre ses jambes la barre du gouvernail, j'étais face à Léa pour équilibrer l'embarcation, Héloïse avait pris la place que j'aimais gamine, face au vent et aux embruns. Après une heure de promenade, la pinasse s'est faufilée entre les pignots, piquets de pins à peine dégrossis, certains avaient encore une houppette d'aiguilles au sommet. Luc avait relevé le gouvernail, il guidait l'Isabelle comme un gondolier avec une longue perche qu'il finit par planter dans l'eau et à laquelle il s'est amarré, enfin il jetait l'ancre. O Luc, quelle belle intention !
Peu à peu les pignots laissaient voir leurs colliers de moules et autres coquillages, l'eau se retirait, les huîtres se fermaient en claquant rapidement leurs coquilles crachant un jet qui crevait la surface. Je retrouvais les bruits et les odeurs qui avaient bercés mes vacances. J'avais chaussé de vieilles chaussures trouées, à peine lacées. Il était temps de quitter la pinasse. Luc retournait les poches sur les chantiers et leur donnait des coups de bâton. Léa était partie cueillir des moules. Je suivais Héloïse dans ses jeux d'enfant, dans sa quête d'étoiles de mer, d'hippocampes et de serpents de mer qu'elle laisserait sécher au soleil. En la regardant, je me revoyais des années plus tôt sur ces mêmes parques avec ses grands parents, mais les huîtres étaient encore sur le sable à cette époque-là et nous les retournions à la fourche. Si pour Héloïse cette promenade n'avait rien d'extraordinaire, à son âge, pour moi, la petite citadine à l'accent pointu, c'était un cadeau inestimable, un trésor que je n'ai pas oublié de capturer dans mon filet de souvenirs heureux. Comme j'ai aimé ce dimanche et ce retour au port, à l'heure du coucher du soleil. Ce soir là je me étais endormie heureuse dans la maison des dunes, dans ma solitude bienvenue, espérée.
L'été était merveilleux. Je profitais d'une de ses journées chaudes et légères pour aller sur la piste volée, je l'avais baptisée ainsi parce qu'un jour des hommes avaient décidé d'y puiser l'or noir sous son chemin, et ils avaient détourné le cours de mon sentier.
Elles étaient belles mes dunes, ma forêt, ma piste. Je vibrais avec elles, je respirais en même temps qu'elles. J'avançais silencieuse, émerveillée, comme toujours. Je ne sentais ni la fatigue dans mes jambes, ni les heures passer. Les grillons et les cigales s'en donnaient à cœur joie, ils m'accompagnaient dans ma balade solitaire. J'avais aperçu un chevreuil et il y avait moult écureuils qui m'observaient en tournant autour des troncs dans l'espoir de ne pas être vus. Un jais de temps à autre, partait à tire d'aile manifestant son mécontentement, je l'avais dérangé. J’arrivais au village abandonné des bergers, je ne les ai jamais connus, je suis née trop tard, mais leurs fantômes sur des échasses flottaient encore dans ce paysage presque vierge, qui retournais à la nature.
Là, dans les ajoncs, les fougères, dans la mousse fraîche des talus de dunes exposés au nord, j'oubliais tout, je m'oubliais, je n'étais plus rien, je n'étais rien d'autre qu'un pas, qu'une enjambée, qu'un mouvement parmi d'autres. J'étais vide, je n'avais d'yeux que pour la lumière qui jouait dans les branches et les taillis, je n'avais d'oreilles que pour le souffle léger du vent, que pour le craquement des branches, que pour le bruit des pignes qui éclataient. J'étais à l'affût du moindre mouvement trahissant la présence d'un hôte de la forêt. Je revenais peu à peu à la vie, je voyais arriver dimanche avec un véritable plaisir, retrouver les hommes, la civilisation. Revoir Luc, Léa, Héloïse et peut-être les deux garçons commençait à m'enchanter. J'avais envie d'un "Cornet d'amour" et cette perspective me réjouissait à l'avance. J'arrivais un peu tôt le dimanche matin, chez Luc, mais toute la maisonnée semblait en effervescence, une grande table était dressée dans le jardin...
- Ah ! Tan ! Tu tombes bien ! Tu vas me donner un coup de main pour ouvrir les huîtres...
- C'est quoi cette effervescence ?
- Rien, on a décidé de réunir tous les copains, enfin tous ceux qui passent leurs vacances dans le coin et ceux qui ne sont pas partis...
Je passais de la solitude complète et voulue à un banquet imprévu. Cela me faisait peur tout à coup... Léa semblait s'en rendre compte.
- Ne crains rien, de toute façon tu connais tout le monde...
Je commençais l'ouverture des huîtres, comme on me l'avait apprise en tenant fermement le coquillage d'une main avec un chiffon, en forçant l'arrière de coquille pour qu'elle cède, je n'avais jamais réussi à les ouvrir de côté proprement et je mangeais consciencieusement chaque couvercle. Une heure après les huîtres attendaient au frais. Léa avait préparé des échalotes au vinaigre, coupé des citrons, il ne restait plus qu'à mettre un peu de beurre sur le pain de seigle et faire griller quelques crépinettes.
Les invités de Luc et Léa arrivaient par grappes, il était midi passé, il faisait très chaud, même le petit vent de mer était étouffant. Héloïse jouait les maîtresses de maison, elle était ravie et radieuse, elle servait apéritifs et rafraîchissements, offrait de petits amuse-gueule, chacun la félicitait, la remerciait, elle était heureuse, elle avait l'impression d'être une grande personne, cela se voyait, je la regardais attendrie.
J'étais encore dans la cuisine en train d'aider Léa à mettre les dernières touches à ses plats quand Dan est arrivée avec Isabelle et son mari. C'était un tremblement de terre dans ma petite vie tranquille, je ne sentais plus mes jambes, je me suis assise quelques instants puis Léa est venue me chercher
- Je t'ai mise entre Luc et Annabelle, ça te va ?
Ô oui, cela m'allait très bien ! Là où j'étais assise je ne la voyais pas, seul son rire de temps à autres me rappelait sa présence. La journée s'écoulait gaie et animée, j'oubliais ma blessure qui s'était ouverte à nouveau, je me détendais. J'ai quitté la maison de Luc avant la fin de la fête, j'avais glissé une explication à l'oreille de Léa, qui m'avait dit "à dimanche prochain", je n'ai dit au revoir à personne, je m'esquivais, je m'échappais.
Je retrouvais la maison des dunes avec bonheur, avec délice, je m'y coulais comme dans un refuge. Je profitais de la fin de journée un peu plus fraîche pour jouer avec les vagues. Je m'étais assise face à la mer, c'était marée montante, je m'étais assise là où la dernière vague avait laissé sa trace, j'attendais comme un gamine la première vague qui viendrait me renverser. Chaque vague mordait un peu plus sur la plage, montant un peu plus loin sur mes jambes, elles avançaient, gagnaient du terrain m'apportant un bien être rafraîchissant. Des gosses jouaient un peu plus loin dans l'eau, j'entendais leurs cris heureux. Quelques bateaux croisaient non loin des bouées, certains se laissaient porter par la dérive, j'étais bien, le nez au vent, éclaboussée d'embruns, au chaud, au frais. J'ai joué au bord de l'eau jusqu'au coucher du soleil. Puis je suis rentrée. J'ai à peine été surprise de la visite de Béné, et je lui ai proposé, comme la première fois, la petite chambre. Je ne savais rien d'elle, sauf qu'elle semblait un petit oiseau perdu qui cherchait une branche où se reposer un peu. L'eau m'avait assommée, j'ai dormi comme un bébé jusqu'au lever du jour, j'ai bu mon café dehors, une douce chaleur régnait sous les pins, puis je suis allée à la plage, j'ai goûté au sable déserté à cette heure. L'océan avait laissé son image jusque près des dunes et, fatigué, il s'était retiré laissant un grand espace humide parsemé de petits coquillages blancs, nacrés. A mon retour, mon bel oiseau effarouché s'était envolé, les bols étaient lavés ils égouttaient sur la paillasse. Béné avait laissé un petit mot sur la table : "Rien est hasard, rien n'est coïncidence... nos chemins devaient se croiser, peut-être se croiseront-ils encore, au revoir, merci pour tout. Béné".
à suivre...
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